Lynne Shannon : quand la pêche ne pèche plusle 16.10.09
Lynne Shannon vit en Afrique du Sud, mais ne perd pas le nord pour autant. Surtout quand il s'agit de préserver l'environnement marin. Océanographe, elle est en effet une des premières scientifiques au monde à adopter l'approche écosystémique. En d'autres termes, à montrer l'impact de la variation d'une seule espèce sur tout un écosystème. Grâce à elle par exemple, les manchots africains ne sont plus complètement à l'ouest...
A l'âge où la plupart des fillettes se contentent d'une poupée, Lynne, née en 1971 à Cape Town, s'amuse à classer les coquillages, à examiner les scarabées au microscope et à disséquer les pelotes de déjection pour étudier ce que mangent les chouettes ! Autre signe distinctif : passe la moitié de son temps dans les arbres de son jardin à observer la nature.
Un intérêt pour l'environnement qu'elle définit comme "génétique". Son père, océanographe de renom, a pourtant tâché de la dissuader de devenir scientifique. Mais c'est de ses mains, en tant que professeur au département d'Océanographie de l'Université de Cape Town (UCT), qu'elle recevra son Bachelor en Sciences, en 1991. Lynne décide alors de se spécialiser en zoologie et biologie marine.
C'est encore à l'UCT que Lynne commence à travailler en 1993 comme chercheuse, au sein du Sea Fisheries Research Institute, aujourd'hui appelé Marine and Coastal Management 1. C'est dans cette agence gouvernementale dédiée à la gestion durable des ressources maritimes que sa carrière scientifique prend forme et qu'elle s'initie à la pensée écosystémique.
Sa rencontre avec le chercheur français Philippe Cury, trois ans plus tard, convainc Lynne d'appliquer cette méthode à la gestion locale des pêches. Consciente que chaque pièce du puzzle scientifique, aussi petite soit-elle, peut contribuer à la réalisation finale d'un environnement maritime valable et durable, Lynne entraîne dans son élan les chercheurs de diverses disciplines.
En croisant les paramètres, la jeune femme s'attache à comprendre les effets du changement climatique et de la surpêche sur l'ensemble de la chaîne alimentaire, et non plus sur un seul type d'espèce exploitée comme cela a été le cas pendant des décennies. Son objectif : élaborer un modèle de gestion durable, capable de concilier la conservation des ressources naturelles et leur exploitation.
1 Agence gouvernementale dépendant du ministère de l'Environnement et du Tourisme;l'équivalent sud-africain de l'Ifremer
Dès son entrée dans l'actuel Marine and Coastal Managment (MCM), Lynne devient un membre actif du programme d'étude du Benguela. Ce courant froid océanique, extrêmement riche en nutriments, qui longe les côtes atlantiques de l'Afrique du Sud, de la Namibie et de l'Angola, abonde en poissons. Il constitue l'une des zones de pêche les plus riches du monde.
C'est dans un souci de préservation de la biodiversité et de la gestion des pêches locales que les trois pays choisissent en 2004 d'unir leurs compétences au sein du programme "Benguela Current Large Marine Ecosysteme". En tant que membre du MCM, représentant de l'Afrique du Sud dans cette démarche, la chercheuse multiplie les entretiens avec les spécialistes de la faune et de la flore. Une de leurs études phares porte sur les manchots africains. Cette espèce endémique présente dans une trentaine de sites entre la côte sud-africaine et la Namibie, est passée de 1,45 million en 1910 à 200 000 en 2009.
Un déclin dû à la récolte des œufs pour des besoins alimentaires (pratique interdite à partir de 1967), au trafic pétrolier (source de mazoutage), aux phoques prédateurs et surtout au chalutage, qui permet de pêcher chaque année des milliers de tonnes de sardines et d'anchois. Or, dès le début des années 1980, les chercheurs sud-africains mettent en lumière le lien entre l'abondance du poisson et la reproduction des manchots.
Dans la continuité de ces travaux, Lynne Shannon et son équipe élaborent un modèle de gestion durable de la biodiversité, qui conduit les autorités politiques à interdire la pêche dans un secteur de 20 km autour d'un des plus grands sites hébergeurs de l'oiseau, Dassen Island, du 1er janvier 2008 au 31 décembre 2009. Avant d'en arriver là, Lynne Shannon a dû user de persuasion pour convaincre le gouvernement et les professionnels de la pêche du bien-fondé de cette mesure. Une petite révolution dans un pays qui compte 3 000 km de côtes et dont les eaux font vivre 27 000 personnes.
Depuis fin 2008, Lynne Shannon continue d'œuvrer pour la préservation de la biodiversité du Benguela depuis l'Université du Cap, où elle officie en tant qu'enseignante-chercheuse. Sa mission : essaimer l'approche écosystémique chez les jeunes chercheurs et dans le monde entier à travers différents projets menés pour le compte des Nations unies ou de l'Union européenne.
L'effet papillon. La côte atlantique de l'Afrique du Sud est l'une des zones de pêche les plus riches du monde. D'où l'extrême urgence de la protéger, quand on sait qu'un tout petit changement peut avoir, dans une logique écosystémique, des conséquences importantes. C'est la fameuse théorie de l'effet papillon.
Par exemple, si un chalutier pêche à l'époque de la reproduction des poissons, il épuise ses ressources puisque celles-ci ne se renouvellent plus. Et les manchots, qui se nourrissent de ces anchois et sardines, perdent leur nourriture de base. En organisant la pêche de façon responsable, on laisse les poissons se reproduire (et les manchots avec) et on continue à pêcher.
De cette façon, les ressources halieutiques ne s'épuisent pas et l'emploi de ceux qui en vivent est préservé.
Amaury Guillem






