Décryptage

Pourquoi les espèces invasives participent-elles au déclin de la biodiversité ?

Publié le 06 mai 2021

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Les invasions biologiques n’ont rien d’un sujet de fiction : elles sont bien réelles, se répandent dans le monde entier, occasionnant des dégâts écologiques, sanitaires et économiques colossaux : extinction d’espèces, maladies, allergies, destruction de milieux, dommages aux infrastructures…  Résultat : en 40 ans, les espèces invasives ont coûté 1 000 milliards d’euros à l’humanité(1).

Parmi les grands maux pointés du doigt pour expliquer la sixième extinction de masse, les scientifiques alertent depuis des décennies sur la surexploitation des ressources et la pollution, l’artificialisation des sols et la fragmentation de l’habitat, la déforestation et le changement climatique, mais l’introduction des espèces invasives comme phénomène affectant le vivant, est jusqu’à présent peu relayée dans l’opinion. Pourtant, selon l’ONU, il s’agit de la seconde cause de la régression de la biodiversité, derrière l’exploitation des ressources naturelles.

1 000 Mds€
c'est un budget 20 fois plus important que celui de l'OMS et de l'ONU combinés !

L’arrivée et la prolifération d’espèces invasives sur de nouveaux territoires est intimement liée à l’être humain 

Introduits volontairement comme plantes d’ornement, animaux de compagnies - voire comme un remède qui finalement s’avère pire que le mal - ou involontairement lors de ses déplacements ou par ses activités, l’homme favorise grandement le déplacement de toutes sortes d’organismes. Larves, insectes, champignons, bactéries et virus empruntent indifféremment de nombreux supports et/ou d’hôtes pour les transporter : dans des cageots de fruits et légumes, sur des plantes d’ornements, dans le pelage d’un animal mais aussi sous une semelle, dans une valise, dans un objet importé.

Un exemple que nous avons tous en mémoire : les frelons asiatiques arrivés en Europe dans une cargaison de poteries chinoises et qui, depuis maintenant 12 ans, déciment les populations d’abeilles en France.

Introduction et culture maîtrisée VS prolifération incontrôlée

Certes, les importations d’espèces d’un endroit à l’autre du globe ne posent pas toutes problème. Des fruits et légumes exotiques que nous considérons normal de trouver dans nos assiettes, pomme de terre et tomate en tête, sont bien originaires d’Amérique Latine mais leur culture est maîtrisée depuis longtemps ! En revanche, d’autres espèces sèment la zizanie dans les écosystèmes : des plantes d’ornement, comme la Jussie à grandes fleurs qui étouffe en proliférant les étangs et les cours d’eaux, les herbes de la Pampa dont les milliers de graines se disséminent au vent ou le baccharis devenu l’ennemi des paludiers en Nouvelle Aquitaine, dans la presqu'île guérandaise et en Brière.

Pourquoi certaines espèces prolifèrent jusqu’à devenir invasives ?

Dans leur nouvelle terre d’accueil plantes, insectes et animaux exotiques ne rencontrent parfois ni concurrent, ni prédateur, ni maladie susceptible de réguler le développement de leur population. Parfois même leurs cycles de reproduction (climat favorable et saisons longues) sont multipliés par rapport à leur habitat d’origine. C’est le cas de la minuscule cochenille tortue qui décime aujourd’hui les pins parasols de Rome, symboles de la capitale italienne. Ce ravageur suceur de sève avait déjà eu raison de 90% des pins sur deux îles des Caraïbes. Une hécatombe prévisible puisque le climat doux et chaud des tropiques a permis au ravageur de donner naissance à six nouvelles générations en un an, quand, au Canada, son lieu d’origine, le cochenille ne connaît qu’un seul cycle de reproduction annuel !

Une menace économique et un enjeu de santé publique

Outre leurs répercussions directes sur la sécurité alimentaire mondiale, sur l’énergie, sur l’accès aux médicaments quand ils affectent l’agriculture, les océans et les forêts, les espèces invasives sont aussi les vecteurs biologiques de dangereux agents pathogènes pour la biodiversité et pour les humains.

Qui, en effet, pour se méfier d’un innocent ragondin, animal introduit en France dans les années 50 pour sa fourrure qui maintenant ravage les zones humides et transmet la leptospirose ? Ou de cet écureuil de Corée, un animal de compagnie fort joli mais un peu farouche et qui, après quelques morsures, s’est vu rendre sa liberté dans la forêt de Sénart en Essonne (91) où il se reproduit en toute impunité (10 000 écureuils recensés en 2015), alors qu’il est un vecteur important de la maladie de Lyme via les tiques qu’il porte (2) ?

Ecureil de Corée © GummyBone

Mais pas besoin de chercher si loin… Le moustique tigre, vecteur des virus de la dengue et du chikungunya, gagne chaque année davantage de départements français. La Berce du Causase, - inscrite depuis 2017 sur la liste des plantes invasives préoccupantes de l’UE -présente dans le Nord-est, les Alpes et maintenant dans le sud-ouest cause brûlures et lésions cutanées et chaque année, le pollen d’ambroisie est un fléau pour les 21% de la population qui y sont allergiques : coût sanitaire estimé à 22 millions d’euros en 2016 rien que pour la région Rhône Alpes...

Quels moyens pour lutter contre les espèces envahissantes ?

Mieux vaut prévenir que guérir. Si l'on tarde à intervenir, il devient vite illusoire d’espérer contenir une invasion, et le coût des mesures d’atténuation des impacts devient exponentiel au fil du temps. Les chercheurs alertent dès à présent sur les risques encourus dans la prochaine décennie : déjà 14 000 espèces invasives identifiées dans l’Union européenne et 66 nouvellement répertoriées (plantes, algues, moules, poissons, ou encore mammifères) qui représentent un risque de prédation ou de compétition avec des espèces européennes.

Prévention, législation et coordination des actions internationales et territoriales

Hormis un renforcement drastique des contrôles dans tous les lieux de passage et la coordination des actions de terrain, il est difficile, compte tenu de la mondialisation des échanges, d’éradiquer le problème.

Les mesures de prévention et/ou d’adaptation sont aisément acceptables quand il s’agit de légiférer sur le traitement des eaux de Ballast lors des escales des bateaux pour cesser de transporter à fond de cales des hôtes indésirables (poissons, algues… ), d’un port à l’autre (à noter que 80% du commerce mondial se fait par voie maritime). Tolérables aussi quand il faut se résoudre à abattre des oliviers centenaires en Corse par prévention pour faire barrage au Xyllela fastidiosa qui sème depuis des années la désolation dans les plantations d’Italie du sud… mais beaucoup plus problématiques sont les mesures d’un point de vue éthique quand il s’agit d’éliminer des populations entières. Pour exemple, cette zone de forêt de la Patagonie chilienne où 10 couples de castors introduits en 1946 sont devenus 100 000 individus causant d’énormes dommages sur la végétation indigène. Sans aller plus loin en France, il est reconnu qu’il faudrait stériliser nos chats domestiques, considérés comme une espèce invasive à cause de leur rôle dans l’hécatombe des populations d’oiseaux, de lézards et petits rongeurs...

Sources

  1. Etude publiée en mars dans la Revue Nature et dirigée par l’université Paris-Saclay et MNHN.
  2. Le Muséum national d’histoire naturelle a établi un risque de contamination huit fois supérieur aux autres rongeurs.

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